Interview du photographe Frédéric Delangle

Frédéric Delangle est un expérimentateur. Son art photographique, en constante exploration, le conduit à élaborer des dispositifs extrêmement variés qu'il teste sur des portraits ou des paysages urbains. En 2018, au festival de La Gacilly (56), il a déployé sur 15 mètres de long une incroyable photo panoramique de la ville de Bénarès en Inde. Le photographe décrypte pour nous son travail, le cheminement artistique qui l'entraîne d'une série à l'autre ainsi que les raisons qui l’ont poussé à produire une telle image.

Un détail d'une immense photographie panoramique de Bénarès réalisée par Frédéric Delangle
Bénarès (détail) © Frédéric Delangle

Votre travail photographique accorde une place importante aux paysages et aux espaces urbains. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’aventure France(s) territoire liquide (FTL) dont vous avez été l’un des initiateurs ?
Le projet a démarré en 2010, nous étions quatre, Jérôme Brézillon, qui est décédé en 2012, Patrick Messina, Cédric Delsaux et moi-même. Un soir, au cours d’une discussion, nous nous sommes dit que nous avions envie de relancer une mission photographique comme celle de la DATAR dans les années 1980. Nous en avons parlé pendant un an et un jour Jérôme nous dit : « arrêtons de chercher de l’argent qu’on ne trouvera jamais. On va faire, et ensuite, on cherchera... » Nous avons donc proposé à tous les photographes que nous connaissions, et qui travaillaient sur le paysage, de nous faire une note d’intention en imaginant refaire la mission de la DATAR mais à compte d’auteur.
Couverture du livre France(s) territoire liquide
France(s) territoire liquide, Seuil, 2014
Pour nous, ce devait être un laboratoire, un espace d'expérimentations. Il se trouve qu’à ce moment la DATAR, qui fêtait ses 50 ans, avait l’envie de relancer une mission photographique. Nous sommes arrivés au bon moment avec un dossier complet. La DATAR nous a donc suivis. Le ministère de la Culture, qui avait raté le coche de la mission dans les années 1980, est également rentré dans le projet. Nous avons fait appel à Paul Wombell en tant que directeur artistique et nous avons eu le soutien de bénévoles sans qui nous n’aurions jamais accouché de ce projet : Sabrina Ponti, Delphine Charon, Nathalie Lacroix, Elise Heinrich et Juliette Pipper. Des sponsors nous ont également soutenus comme le laboratoire Janvier, le contrecolleur Suite-logique, Gapihan pour les encadrements et 4 agences d’architecture, Suzel Brout, TOA, Jean Bocabeille et Francis Soler ont mis la main au portefeuille. Heureusement car le travail était colossal, il y avait 700 tirages à faire, tous encadrés et 3000 m2 à remplir… Voilà, l’aventure est partie comme ça et ce projet collectif, que Patrick et moi avons porté jusqu’au bout, a réussi à aboutir de manière un peu miraculeuse je dois dire. Nous n’avons pas trouvé d’équivalent où autant d’artistes, 43, aient réussi à accoucher d’un projet en commun. Les photos ont circulé d’abord au Tri postal à Lille, puis à Nancy, Metz, Lyon, Jumièges, en Colombie et on a fini à Paris à la BnF en 2017-2018 dans le cadre de l’exposition sur le paysage français.

Photographie peinte de Frédéric Delangle de la série Paris-Delhi
Photo de la série Paris-Delhi  © Frédéric Delangle

Pour FTL, votre proposition photographique, Paris-Delhi, mêlait Paris et l’Inde.

Dans le cadre de FTL, j’ai fait de grands tirages noir et blanc de Paris. Je les ai envoyés en Inde pour les faire coloriser par d’anciens peintres de pub qui à présent sont au chômage avec l’arrivée du numérique et de l’impression sur bâche. Sauf en période électorale où les hommes politiques aiment bien se faire peindre le portrait parce qu’ils peuvent être rajeunis ! Les peintres se sont donc emparés de ces vues de Paris en les colorisant et en rajoutant des textes et des panneaux publicitaires comme s’ils étaient chez eux. La technique de l’Inde, c’est de se réapproprier le monde, de le digérer en quelque sorte. Par exemple, dans le cinéma bollywoodien, le héros peut très bien se garer devant la cathédrale Notre-Dame et dire que c’est chez lui. Je trouvais ça intéressant de le faire à travers des photos. Une espèce d’inversion de la colonisation qu’ils ont vécue avec les Anglais par la couleur et la publicité.

Couverture du livre Ahmedabad de Frédéric Delangle
Ahmedabad, Fage éditions, 2006
Vous avez un attachement particulier pour l’Inde.
Oui, l’Inde m’attire parce que c’est un pays que je ne comprends pas vraiment même si ça fait quinze ans que j’y vais. Le photographier est une manière pour moi de l'appréhender. Chaque année je m’y rends dans le cadre d’une résidence durant laquelle j’essaie de produire une série. J’avais commencé avec celle sur Ahmedabad en 2005 qui a été publiée : des photographies à la chambre, de nuit, avec de longs temps de pose qui permettent de faire disparaître les habitants. Ce qui m’a intéressé dans cette série, c’est que cette ville extrêmement dense, avec peu d’éclairage urbain, totalement chaotique dans la journée, devient méconnaissable sur ces photos de nuit sans ses habitants.

Il y a beaucoup d’expérimentations dans les images que vous présentez.
Je ne suis pas monomaniaque, quand j’estime avoir fait le tour d’un sujet, que j’ai l’impression de tourner en rond, je passe à autre chose. Et du coup, oui, j’aime beaucoup expérimenter. Mes séjours en Inde me le permettent car je bénéficie là-bas d’un vrai mécénat. Je suis complètement libre de prendre des risques ce qui est impossible dans le cadre d’une commande. Je peux tester, chercher, me tromper... Par exemple pour Harmonieux chaos, je me postais à un carrefour et pendant un après-midi, je faisais entre 300 et 1000 photos. Ensuite, en postproduction, je « vidais » le carrefour puis je repositionnais les personnages, les véhicules ou les animaux là où ils se trouvaient mais pas forcément en même temps, pour composer une nouvelle image. C’était une manière de raconter une histoire autour de questions qui m’intéressent comme la condition de la femme ou le système des castes. C’est à partir de cette série que j’ai eu envie de faire I shot de street en faisant des détourages et en les présentant à la façon d’un herbier. Une façon pour moi de classer le chaos de l’Inde pour tenter de comprendre ce pays. C’est en passant d’une série à une autre que j’évolue et que je progresse. Pour moi il y a souvent une continuité entre les séries même si ça ne saute pas au yeux. Par exemple entre Ahmedabad, Nyctalope et Coït, les sujets sont différents, mais il y a un travail commun sur le temps de pose.

Photographie panoramique de Frédéric Delangle de Bénarès au festival de La Gacilly en 2018
Photo panoramique de Bénarès au festival de La Gacilly en 2018
© Frédéric Delangle
Comment vous est venue l’idée de Stairway to heaven, cette image panoramique de Bénarès présentée au festival de La Gacilly ? Réaliser la coupe photographique complète d’une ville me travaillait depuis longtemps. L’idée était venue des discussions que j’avais eues avec la DATAR au moment de FTL. Quand la question du périurbain s’était posée, cette espèce de zone tampon entre la ville et la campagne, je m’étais rendu compte que personne n’était capable de le définir de manière claire et nette. Je leur avais dit que le seul moyen de le montrer, c’était de faire une coupe de la ville en partant de la campagne, en traversant la ville pour arriver à nouveau à la campagne. Là, on serait sûr d’avoir le périurbain dans l’image. J’avais essayé de monter ce projet sur Paris mais techniquement c’était trop compliqué en particulier en raison des questions de circulation sur l’eau. Et puis il y a deux ans, en arrivant à Bénarès à l’occasion d’une descente du Gange en bateau, je me suis rendu compte que je pouvais réaliser ce projet de coupe photographique dans cette ville.

Comment avez-vous procédé ?
Bénarès est une ville un peu particulière, elle n’est construite que d’un côté du Gange. En face ce sont des bancs de sable. On a un peu une impression de ville côtière. Ça augmente la dimension sacrée du fleuve qui est la voie pour partir au nirvana. C’est là que tous les Indiens veulent venir mourir, soit brûlés sur les ghats pour ceux qui sont impurs, soit jetés directement dans le Gange pour les gens qui sont purs comme les enfants ou les sādhu par exemple. J’ai donc pris une grosse barque très stable le matin à 7 heures et j’ai fait 2100 images. Le fleuve est calme à cet endroit, le seul ennui, c’est la profusion de bateaux de pèlerins qui circulent. Il a fallu que je fasse le vide en postproduction ! J’ai donc parcouru environ 3 km, tout doucement, en photographiant frontalement tous les bâtiments qui sont sur la rive. C’était un peu compliqué parce que j’avais des problèmes de perspective, je devais donc reprendre certains bâtiments, faire des choix. Et après ça, j’ai assemblé toutes ces images en postproduction. Ça ma pris deux mois à plein temps. Avant de la montrer à La Gacilly, j’ai d’abord présenté l’image à la galerie Binome mais elle ne pouvait pas être déroulée en totalité, je l’ai donc mise dans une boite avec un mécanisme à manivelle pour la faire défiler.

Un détail d'une immense photographie panoramique de Bénarès réalisée par Frédéric Delangle
Bénarès (détail) © Frédéric Delangle

Avez-vous d’autre projets de coupes de villes ?
Je suis prêt à le refaire mais c’est un peu en fonction du hasard et des opportunités qui se présentent. Il y a aussi évidemment la dimension financière à prendre en compte. Mon rêve serait de le faire sur Paris. La difficulté c’est que là on ne serait plus sur 3 km mais plusieurs dizaines. Une telle photo représenterait donc dix fois l’image de Bénarès… Je le ferai peut-être sur une ville plus petite. C’est cette notion un peu abstraite du périurbain, à quel moment quitte-t-on la ville, que j’aimerais éclaircir avec des panoramiques.

Avez-vous réalisé d’autres types de photos panoramiques ?
En 2017, je me suis rendu en Colombie avec Patrick Messina dans le cadre d’une résidence. On est partis sur la dernière côte sauvage des Caraïbes où on a été confronté à une nature absolue. Patrick a fait des photos à la chambre. En ce qui me concerne, j’ai toujours du mal à cadrer la nature tellement je la trouve parfaite, j’avais donc décidé de refaire des panoramiques mais avec un pied en tournant sur 360°. J’ai aussi fait des images dans la jungle. Les images ne sont pas encore finalisées. Elle seront présentées à Bogota dans la galerie qui nous a invités. Je fais aussi parfois des images panoramiques dans Paris, depuis des points de vue hauts, comme je fais beaucoup de photographies d’architecture. Simplement, c’est très long à traiter en postproduction, j’en ai plein en attente !

Quels sont vos projets ?
J’ai un projet photographique sur des représentations humaines, presque des caricatures, gravées sur des pierres préhistoriques découvertes dans des grottes du Poitou. Personne n’en parle jamais, pourtant c’est assez exceptionnel car ces portraits, qui datent de l’époque de Lascaux, auraient pu être faits par des dessinateurs de BD contemporains. Je vais donc faire prochainement des essais pour une proposition photographique en vue d’un livre. C’est en cours de validation avec le conservateur et l’éditeur. En complément, j’aimerais bien effectuer un travail sur le paysage le long de la Vienne, là où ces hommes préhistoriques « caricaturistes » ont vécu il y a 15 000 ans. Ils n’ont pas dû s’installer là par hasard. Évidemment le paysage n’est plus le même puisqu’à l’époque c’était l’ère glaciaire mais la rivière était là.
J’ai aussi cette série sur les migrants que j’ai réalisée avec Ambroise Tézenas, Des sneakers comme Jay Z, présentée aux Rencontres d’Arles puis à la Quinzaine photographique nantaise. J’aimerais la prolonger en effectuant un travail, également avec Ambroise, sur le refuge des migrants à la frontière franco-italienne.

Interview réalisée le 12 juin 2018.

Retrouvez les images et l'actualité de Frédéric Delangle sur son site ainsi que celui de Signatures, maison de photographes. Frédéric Delangle est représenté par la galerie Binome à Paris.

Pour prolonger la lecture :

Commentaires