Interview du photographe Christophe Thillier

Géologue et photographe, Christophe Thillier nous emmène au bout du monde à la rencontre des femmes et des hommes qui vivent dans l’immensité désertique des hauts-plateaux argentins. Face à de tels paysages, le cadre panoramique de ses magnifiques photos en noir et blanc devient presque une évidence. Rencontre avec un photographe dont les images sont avant tout des rencontres humaines.

Photo panoramique de deux jeunes garçons sur la Puna Argentine à la mine de Patito.
Les deux frères (mine de Patito, Salar de Centenario), 2014  © Christophe Thillier

Comme en témoigne votre portfolio, vous photographiez beaucoup l’Amérique du Sud, pouvez-vous nous en dire plus ?
J’exerce la profession de géologue, ce qui qui m’a permis de beaucoup circuler dans le monde, particulièrement en Asie et en Amérique du Sud. Depuis plusieurs années maintenant, je suis basé en Argentine. La photographie pour moi était d’abord un outil de travail et puis progressivement cette pratique, dans un cadre professionnel, s’est transformée en passion.

Les paysages andins semblent exercer sur vous une réelle fascination.
Oui, j’aime beaucoup photographier la Cordillère, en Argentine, au Chili ou en Bolivie. « Tout y est beau parce que tout y est lent » pour reprendre les mots de l'écrivain Sylvain Tesson. C’est vrai que tout est un peu figé là-haut. Le mode de vie sur la Puna [les hauts-plateaux de la Cordillère des Andes au dessus de 3500 mètres d’altitude] est complètement en marge de tout ce que l’on connaît.

Photo panoramique de la route 51 en Argentine
Rumbo al Oeste, route 51, 2016  © Christophe Thillier

Vous photographiez les paysages mais aussi les humains.
Photographiquement il y a évidemment beaucoup à faire en Amérique du Sud. En ce moment, je m’intéresse particulièrement à la Puna argentine et aux habitants de ces régions complètement désolées. Les communautés qui y vivent sont isolées et souffrent du départ des jeunes générations attirées par les centres urbains. Certains s’accrochent tout de même avec des projets agricoles ou culturels qui méritent l’intérêt. J’essaie de transmettre photographiquement ce contexte géographique et humain. Ce qui est intéressant à montrer, c’est cette déchirure entre l’attrait de la modernité et la volonté de préserver la culture andine.

Photo panoramique de pèlerins en Argentine
Pèlerins sur la route 51, 2014  © Christophe Thillier

Avec Solvitur Ambulando, vous avez réalisé une série sur le pèlerinage du miracle. Racontez-nous.
L’histoire dit qu’à la fin du XVIe siècle, la couronne espagnole avait offert des images pieuses aux villes de Salta et de Cordoba. Ces images avaient peu à peu été oubliées. Cent ans plus tard alors que la région subissait de nombreux séismes, elles ont été ressorties à l’occasion d’une procession. Les tremblements de terre auraient alors cessé. Depuis cette époque, chaque année au mois de septembre, en souvenir de ce miracle, un pèlerinage a lieu à Salta. Pendant une semaine, les habitants descendent de la Puna et des environs et se dirigent vers la cathédrale de Salta. Certains font plus de 300 km à pied. À l’arrivée, il y a environ 400 000 pèlerins, de toutes conditions sociales, pour une ville qui compte en temps normal 800 000 habitants. Ce pèlerinage est l’occasion pour ces gens très croyants de se retrouver, toutes générations confondues, afin d’implorer la bienveillance du Christ, de la Vierge mais aussi de la Pachamama, la déesse-terre dans l’ancienne tradition inca. L’expérience est troublante mais passionnante autant sur le plan humain que photographique.

Parmi ces pèlerins, il y a de nombreux mineurs auxquels vous vous intéressez particulièrement.
Quand je suis arrivé dans la région de Salta il y a quelques années et que je partais travailler sur la Puna, je croisais ces habitants. Au moment du pèlerinage, en bon badaud, je les photographiais du bord de la route. Un jour, je me suis approché et j’ai fait connaissance avec eux. Effectivement il y avait des mineurs casqués parmi eux. Ils descendaient d’une mine de borate située à côté des zones où je travaillais. L’année suivante, je suis allé les rencontrer sur leur mine et j’ai commencé à les photographier. Les premières années, je les suivais sur une étape. Voilà, on s’est lié d’amitié et en 2014, ils m’ont invité à faire le pèlerinage complet avec eux. J’ai donc pris un XPan, un 40 mm, une vingtaine de rouleaux et j’ai fait la descente avec ce groupe depuis la mine jusqu’à Salta.

Photo panoramique de marcheur à l'approche d'un col à 4600 m d'altitude sur la Puna argentine
Abra del Gallo (col à 4600 m), 2014  © Christophe Thillier

Dans quelles conditions se déroule cette marche ?
Il faut imaginer que c’est la fin de l’hiver, il fait très froid sur la Puna, les conditions sont assez extrêmes le matin. Les premières nuits se passent chez l’habitant ou dans les écoles des villages que l’on croise. Ensuite, on dort sous tente ou, si le temps le permet, à la belle étoile. Pour la dernière nuit, les habitants ouvrent leur maison pour recevoir les pèlerins chez eux. Ce sont des familles humbles qui malgré tout offrent tout ce qu’elles ont. Tout le monde arrive exténué, confronté à la chaleur de Salta après le froid des hauts-plateaux. Accompagner et photographier ces pèlerins sur toute la durée du trajet est vraiment une expérience unique. D’ailleurs, après une semaine de marche et des étapes de 50 ou 60 km, l’arrivée à Salta était tellement bouleversante d'émotion que je ne faisais même plus de photos ! Après le pèlerinage, le retour vers la Puna se fait généralement en bus car les gens sont épuisés et la plupart doivent reprendre le travail.

Pourquoi ce choix du panoramique ?
J’aime bien le panoramique car c’est un format qui permet de mettre en valeur la perspective aussi bien sur du paysage qu’en architecture. J’ai fait beaucoup d’images panoramiques en zones urbaines à Rio de Janeiro et à Brasilia par exemple. Jouer sur les diagonales pour montrer la profondeur du paysage me plaît beaucoup.
Pour le pèlerinage, ce qui est intéressant, c’est qu’au départ, ce sont de tout petits groupes qui partent. Le panoramique me semblait un bon moyen pour donner l’idée de l’immensité des zones traversées et montrer les directions prises par les pèlerins. J’essaie de montrer l’humain dans cet environnement assez hostile.
Je photographie aussi pas mal les gens chez eux pour montrer les conditions de vie de ces familles. Pour les intérieurs, le XPan est parfait car il permet de faire entrer dans le cadre une bonne partie de l'intérieur de ces petites habitations.

Chez Dona Dora (Santa Rosa de Pastos Grandes), 2013  © Christophe Thillier

Et le choix de l’argentique noir et blanc ?
Pour la série sur le pèlerinage, j’ai choisi l’argentique avec une seule focale pour plusieurs raisons : d’abord je n’avais pas la possibilité de recharger des batteries tout au long du chemin, ensuite c’était le seul moyen de voyager léger. J’ai développé les pellicules en arrivant, chez moi, et j’étais plutôt content de l’expérience. J’avais bien fait des images du pèlerinage en couleurs les années précédentes mais je pense que le noir et blanc est plus adapté au silence ou aux scènes de recueillement des pèlerins et bien sûr à la lumière très dure à laquelle on est confronté en altitude. Aujourd’hui, je continue essentiellement à photographier les paysages de la Puna en noir et blanc parce que je trouve que la géologie, les ombres, les contrastes sont beaucoup plus mis en valeur de cette manière.

Les photos du pèlerinage ont-elles été montrées ?
Oui, je m’étais engagé auprès des habitants des villages à présenter les photos pour faire connaître le pèlerinage qui est finalement assez méconnu en dehors de la province de Salta. Les images ont donc d’abord été exposées à Buenos Aires. J’avais promis que l’exposition reviendrait ensuite à Salta et sur la Puna. J’ai donc exposé à la maison de la culture de Salta et puis les photos ont été déposées à San Antonio de los Cobres, une municipalité sur la Puna. J’ai également offert des photos aux mineurs et aux gens du village de Santa Rosa de Pastos Grandes. L’exposition et les photos on donc fait le pèlerinage à l’envers en quelques sorte.

Photo panoramique d'une voiture sur la route 129 en Argentine
Vaillante Yeyo, route 129, 2015  © Christophe Thillier

Vous essayez d’apporter votre contribution à la préservation de la culture andine par la photographie.
Oui, un de mes projets, Folk(o)lore, consiste à faire des portraits en couleur, sur fond noir, quasi grandeur nature, des villageois de la Puna en costume de carnaval. À la belle saison, les photos servent à décorer les rues de ces villages de plus en plus déserts où les maisons en adobe qui ne sont plus entretenues tombent en ruines. Voilà, pour moi, la photo sert aussi à ça, aider à faire survivre la culture andine. Je travaille aussi de temps en temps avec certaines municipalités sur la Puna qui me demandent de témoigner sur leur folklore et leurs traditions.

Quels sont vos projets ?
Je vais terminer une série sur la mine de la Casualidad, une ancienne mine de soufre fermée depuis les années 1970. J’ai photographié ce site complètement abandonné, à 5300 mètres d’altitude, ainsi que la ville fantôme construite à côté. À Salta, je suis parti à la recherche d’anciens mineurs qui ont travaillé à la Casualidad, je recueille leur témoignage et je les photographie. J’ai utilisé essentiellement du matériel argentique, panoramique et 24x36.
J’ai également démarré un projet sur une route mythique en Argentine, la route 40, qui part de La Quiaca à la frontière bolivienne pour relier l'extrême sud du pays à Ushuaia. Je voudrais montrer cette route très pittoresque en 40 panoramas. J’ai commencé à la parcourir par segment mais il me faut un peu de temps pour la couvrir en intégralité car elle fait plus de 5000 km. Là aussi je travaille en argentique, panoramique et noir et blanc.
Il y a enfin un projet qui me tient à cœur mais qui est encore très embryonnaire : je voudrais photographier en couleurs des vieilles voitures qui dorment dans des garages et par la même occasion aller à la rencontre de leurs propriétaires. Ce qui m’intéresse c’est bien sûr la dimension esthétique de la photo mais surtout l’histoire qu’il peut y avoir derrière ces gens et ces véhicules car il ne faut pas l’oublier, l’Argentine est un pays de migrants.

Propos recueillis le 8 juin 2018.



Retrouvez les images de Christophe Thillier sur son site.

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