Interview du photographe Édouard Elias

Édouard Elias est un photographe exigeant. Dans les sujets qu'il aborde, quand il part sur une zone de conflit, comme dans ses choix techniques, lorsqu'il passe du numérique à l'argentique ou du 24x36 au format panoramique. Après de nombreux reportages qui l'ont mené, entre autres, en Syrie, en République Centrafricaine ou à bord de L’Aquarius, le bateau humanitaire qui secourt les migrants, en 2017 le photographe est parti dans le Donbass. Depuis quatre ans maintenant, cette région de l'est de l'Ukraine voit s'affronter l’armée à des rebelles pro-russes dans une guerre de tranchées d’un autre temps. Pour témoigner sur ce conflit, Édouard Elias n'a pas choisi la facilité puisque, de chaque côté de la ligne de front, il a photographié en argentique, noir et blanc et au format panoramique. Il revient pour nous sur la manière dont il a travaillé pour cette série de reportages.

Photographie panoramique d'Édouard Elias montrant un soldat dans une tranchée de la guerre du Donbass.
© Édouard Elias

Pourquoi avez-vous choisi l’argentique et le format panoramique pour photographier le conflit du Donbass ?
Je suis parti une première fois durant l’été 2017 avec une amie photographe qui connaît bien l’Ukraine, pour me rendre compte de la situation et faire un repérage. Arrivé là-bas, j’ai pris conscience de la situation de guerre de tranchées. J’avais bien vu des images, de guerre de mouvements, avec des tanks, mais rien sur les conditions de vie des hommes sur place. Et là, ça m’a sauté aux yeux. C’était un conflit différent de ce que j’avais l’habitude de voir. Comme j’étais depuis quelques temps sur une approche argentique, j’ai décidé de poursuivre. Je me suis dit je veux « perdre » le spectateur. En bossant comme ça, à la pellicule, avec ce type de format, les gens vont s'arrêter devant les images, ils en auront une lecture plus lente car ils ne sont pas habitués à voir de l’image panoramique dans la presse. Je voulais faire des photos qui auraient pu être prises il y a 50 ans. Le numérique ne me paraissait pas approprié.

C’est donc un parti pris esthétique qui vous paraît en adéquation avec le sujet.
Oui, j’adore ce format d’image. Et j’ai même l’impression d’être plus à l’aise avec ce type de cadrage qu’en 24x36. Je suis plus droit, plus frontal. J’ai l’impression de faire quelque chose qui me ressemble plus, de plus y mettre du mien. Finalement le panoramique me permet de créer des fresques, à la mode antique, où je raconte une histoire à l’intérieur d’une image. Je voulais aussi photographier les hommes dans leur environnement. Avec le panoramique je peux rentrer dans l’intimité de mes personnages tout en incluant le paysage autour. Et puis changer de format c’est aussi une manière de changer son propre regard, de renouveler son approche sur du reportage pour éviter les mêmes codes, les mêmes cadres. Comme le viseur est différent, la méthode de prise de vue est différente, je m’intéresse alors à d’autres choses et je les vois différemment. En fait ce que je voulais, c’était utiliser, pour du reportage, de matériel qui sert habituellement pour du paysage.

Quels sont les photographes qui vous influencent pour ce type de reportage ?
J’aime beaucoup Don McCullin, W. Eugene Smith ou Philip Jones Griffiths. Et bien-sûr pour le format panoramique, Josef Koudelka ou Pentti Sammallahti dont je suis fan. Son dernier bouquin, Ici au loin, est incroyable, les cadres, les tirages, la dynamique sont parfaits. D’autres photographes dont j’admire le travail ont utilisé le panoramique plus ponctuellement, comme Stanley Greene, Bruno Barbey ou Paolo Pellegrin. Et puis avant de partir en Ukraine, je suis allé aux Invalides pour consulter le fonds du musée de l’Armée. J’ai regardé beaucoup d’images de la Première Guerre mondiale et des tranchées qui m’ont un peu inspiré pour ce sujet. En panoramique, j’ai vu des paysages faits au moment de la Guerre de Crimée et j’ai réfléchi à la manière d’appliquer ce type de format à de la photo avec des personnages.

De quelle manière vous inspirent ces illustres prédécesseurs ?
Je pense que je n’invente rien. À force de regarder, je crée des liens avec ce que j’ai déjà vu quand je suis face à une situation. Si je veux faire un portrait, c’est parce que j’ai vu des images d’Arnold Newman par exemple, que je me dis, tiens, je vais cadrer de cette manière, en tenant compte de cet arrière-plan. Je ne pense pas que les choses viennent par instinct. J’achète des tas de bouquins de photos, j’exagère même, et j’en mange du matin au soir ! Je regarde comment bossent les photographes, avec quel type de matériel, leur manière d’interpréter tel ou tel sujet. Et tout ça nourrit l’œil. Le chien, par exemple, bien-sûr j’ai pensé à celui de Koudelka. Mais ce n’est pas le même environnement, pas le même matériel et je shoote différemment. Après, il faut être là au bon moment car je ne sais pas monter des scènes. Je suis incapable de faire poser quelqu’un.

Photographie panoramique d'Édouard Elias montrant un chien sur un tas de pneus pendant la guerre du Donbass.
© Édouard Elias

Quel matériel avez-vous emporté ?
J’ai travaillé en 24x36 avec des Leica M2 et M7. En panoramique, j’avais une Linhof 6x17 avec un 72 mm qui est un équivalent 20 mm environ en 24x36 et un Widepan 6x17 équipé d’un 90 mm, qui doit être un équivalent 24 mm en 24x36, sur lequel je mettais le viseur de la Linhof. La contrainte, c’est que dans ce format, on fait 4 photos par pellicule ! J’ai ramené une centaine de films.

Vous aviez déjà travaillé au format panoramique sur le reportage à bord de L’Aquarius ou pour le Puit 77 en Irak. C’était avec le même type de matériel ?
Pour le 24x36, j’avais travaillé en numérique avec un Leica Monochrom et pour le panoramique, oui, c’était le même matériel que pour le Donbass. J’ai acheté le 6x17 avant de partir en Méditerranée avec l’idée de faire des images que je pourrais tirer en très grand format pour une exposition, ce que ne me permet pas le 24x36 numérique.

Le numérique est donc inadapté à votre pratique du format panoramique.
Oui car le problème c’est de pouvoir cadrer en panoramique. Il y a bien le Fuji GFX en moyen format mais c’est un viseur numérique. Je suis moins à l’aise avec ce type de visée. Donc j’en reste à l’argentique. Et en reportage la technique de l’assemblage n’est pas envisageable. L’image n’aurait aucune valeur. En fait, je ne cherche pas à faire de l’argentique à tout prix, de toutes façons les images finissent numérisées mais je souhaite simplement que la technique serve mon discours.

Que retenez-vous de vos séjours en Ukraine ?
D’abord que c’est un vieux conflit. Depuis la chute de l’Empire austro-hongrois, en passant par la période soviétique, la Seconde Guerre mondiale, l'effondrement du bloc de l’est et finalement l’annexion de la Crimée, le contentieux n’est pas récent. Les revendications de chacun des deux camps sont les mêmes depuis longtemps. Les soldats pro-russes affirment qu’ils se battent contre l'ultranationalisme ou le nazisme alors qu’en face ils luttent contre l'impérialisme russe et pour leur liberté. Autant d’arguments qu’on entendait déjà à la fin de la Première Guerre mondiale où à la veille de la Seconde. C’est ça qui est intéressant. Alors, je suis déjà allé dans des zones de conflit, comme en Syrie ou en Centrafrique, où des rebelles affrontent une armée conventionnelle dans une guerre asymétrique. En Ukraine, c’est différent. On a deux armées qui se font face. La ligne de front est bloquée et depuis trois ans, les soldats sont enterrés avec des tirs sporadiques d’artillerie ou de petites attaques pour maintenir la pression. J’ai effectué plusieurs voyages pour me rendre des deux côtés de la ligne de front. Et pour atteindre les positions des séparatistes situés à quelques centaines de mètres du camp ukrainien, j’ai dû passer par Moscou.

Cette partie du monde vous intéresse ?
Oui, j’aimerais continuer à travailler sur les marges de l’ex-URSS. Il y a plein de petits pays périphériques, l’Abkhazie, la Transnistrie… Les thèmes sont nombreux car il n’y a pas la guerre partout. J’aurai dans ce cas un peu plus de liberté pour travailler car sur une zone de conflit on a moins de marge de manœuvre, on reste moins longtemps, c’est plus stressant, tout est plus contrôlé et pas que pour des questions de sécurité.

Travaillez-vous sur d’autres projets en format panoramique ?
J’ai une commande pour le département du Morbihan destinée au festival photo de La Gacilly. Je travaille sur les maisons et les extérieurs en argentique, couleur et panoramique et les intérieurs en numérique 24x36. Les images seront présentées dans le cadre du festival 2018 l’été prochain. Je suis content, ça me fait travailler la pellicule. Je fais des tests. J’ai vraiment envie d’argentique  en ce moment, pousser la pellicule, avoir du grain, faire des trucs un peu barrés.

Interview réalisée le 7 mars 2018.

Sur le site d'Édouard Elias, découvrez des extraits de ses reportages ainsi que son actualité.

Le magazine Polka (#41 - printemps 2018) ainsi que l'hebdomadaire VSD (n° 2117) ont publié les images des reportages d’Édouard Elias dans le Donbass. 

Couverture du magazine Polka #41 2 pages du reportage sur la guerre du Donbass d'Édouard Elias dans VSD.
Polka #41 Le reportage d'Édouard Elias dans VSD










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