Interview du photographe François Louchet

La Normandie est de nouveau à l’honneur sur Mode panoramique avec l’interview du photographe François Louchet. Les images de Terrae incognitae, le livre qu’il vient de publier, constituent un point de vue original sur les lieux qui ont vu déferler les troupes alliées lors du débarquement du 6 juin 1944. Peu de photos des bunkers allemands ou des vestiges du port artificiel d'Arromanches, maintes fois vues, mais plutôt une approche impressionniste, en panoramique noir et blanc, de la Normandie telle que l’ont découverte les soldats le jour J. Rencontre avec le photographe.

Zone de parachutages britanniques, Varaville © François Louchet

Vous venez de publier Terrae incognitae, D-Day Normandie 6 juin 1944, un livre de photos panoramiques en noir et blanc des zones sur lesquelles se sont déroulées les opérations du débarquement allié le 6 juin 1944. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce livre ?
Couverture de Terrae incognitae
Terrae incognitae, 2020, FL éditions
Ce projet a débuté il y a un moment déjà puisque les images ont été réalisées entre 2000 et 2003. Elles avaient été exposées dans le cadre de Chroniques Nomades, un festival de photos d’aventures et de voyages qui avait lieu à Honfleur et qui se déroule à présent à Auxerre. À l’époque, je ne faisais pas d’édition, j’avais cherché à publier un livre, sans succès. Et puis j’ai fondé ma propre maison d’édition, d’autres projets ont été publiés, pas forcément les miens, et en 2019, j’ai repris ce projet de livre. Il est finalement sorti au printemps 2020 avec du retard en raison du confinement lié au COVID-19. Le livre n’est pour l’instant diffusé qu’en librairie ou sur Internet et, dans un second temps j’espère, dans les musées normands du débarquement qui sont pour l’instant à l’arrêt.

Le point de vue adopté pour ces images est original puisque finalement on voit assez peu les fortifications allemandes ou les vestiges du débarquement mais plutôt l’arrière-pays normand. Une vision proche de celle d’un soldat allié débarquant sur ces terres inconnues, il y a 75 ans.
Oui, je m’étais aperçu que le débarquement se résumait la plupart du temps aux seules plages et que le paysage du Bessin était souvent oublié. Je me suis donc concentré sur la progression des alliés le 6 juin en respectant les zones géographiques et la mauvaise météo de ce jour-là. Selon les secteurs et la résistance allemande, les soldats ont plus ou moins avancé à l’intérieur des terres. Par exemple, ils avaient prévu de prendre Caen dès la première journée, il leur faudra finalement plus d’un mois pour y parvenir. L'idée, c’était de me mettre dans la situation d’un soldat lambda qui découvrait le paysage normand. Je savais où j’allais car j’avais travaillé sur documents et sur cartes pour ne pas perdre de temps dans mes déplacements mais je ne connaissais pas les lieux, je les ai donc découverts au fur et à mesure. Mon but n'était pas de photographier les vestiges du débarquement, montrer les blockhaus en train de s'effondrer mais plutôt de faire des photos intemporelles, de retrouver les conditions du jour J telles que je pouvais les imaginer, d’approcher le ressenti des soldats dans ce paysage sympathique mais où derrière chaque bosquet, chaque haie, pouvait se cacher un danger mortel. Car les Allemands, eux, connaissaient parfaitement les lieux. L’endroit qui m’a le plus impressionné, c’est la Pointe du Hoc. Il n’y avait pas d’accès par la terre, le chemin des douaniers était fermé pour cause d’éboulements et donc le seul moyen d’y accéder, c’était par bateau. Il pleuvait, il y avait de la houle, ça sentait l’essence, c’est là que je me suis rendu compte de ce qu’avait pu être le trajet avant d’arriver aux falaises.

Utah Beach © François Louchet

Pourquoi ce choix du panoramique ?
Il était évident que j’allais travailler en panoramique pour ce projet. C’est un format que j’ai toujours aimé, tout petit, j’adorais les films en Cinémascope ! Alors selon moi, il y a deux  types de panoramiques : d’une part les boitiers comme le XPan, le Fuji 617 ou les chambres Linhof, qui coupent le champ. Et puis les « vrais » panoramiques qui pivotent comme en cinéma, pour aller d’un point A à un point B, tels que le Widelux ou l’Horizon. Les images sont totalement différentes, dans un cas, on a une vue captée en une fraction de seconde, dans l’autre, on a des déformations liées à la rotation de l’objectif, des effets de flou. Pour ce projet, j’ai souvent utilisé des vitesse basses, de plusieurs secondes, au cours desquelles je pouvais rester fixe ou bouger selon l’effet désiré. Généralement, je me sers du son de l’objectif pour déterminer où en est la rotation et savoir si je peux bouger ou pivoter l’appareil. Je fais plusieurs prises de vues et je choisis ensuite au tirage.

Honfleur © François Louchet
Vous aviez déjà publié des livres de photos panoramiques sur Honfleur ou les cimetières de Caen.
Les images de Honfleur ont été prises à l’XPan et comme les maisons sont hautes et étroites, j’avais travaillé en vertical. Pour les cimetières, le format allongé s’était aussi imposé, j’avais travaillé avec des films infrarouges. Et puis pour le livre En attendant Dersou, en hommage au film de Kurosawa, j’avais utilisé l’Horizon avec du négatif couleur. Dans tous ces cas, il s’agit de travaux personnels car pour la photo de commande, quelque soit le domaine, le panoramique ne fonctionne pas. J’ai bien essayé mais les images sont systématiquement recadrées ou rejetées.

Vous continuez à travailler en panoramique, toujours en argentique ?
Oui, j’ai des boitiers qui fonctionnent très bien en argentique donc je continue. Je viens d’ailleurs d’acheter un nouvel Horizon, un peu plus perfectionné, avec une vitesse basse supplémentaire. Le panoramique en règle générale n’est pas facile à traiter. Je pense qu’il y a beaucoup de photographes qui en font mais on ne voit pas forcément leurs images du fait de la complexité du traitement de ce format dans l’édition ou dans la presse.

Omaha Beach © François Louchet

Pour revenir à Terrae incognitae, pourquoi le choix du noir et blanc, du flou de bougé, la présence des perfos, le papier mat ? Certaines images m’évoquent un contre-champ aux images célèbres de Robert Capa.
Le noir et blanc est lié au côté intemporel de ce que je voulais montrer. Et oui, évidemment, les images de Capa, je les avais en tête. Si j’avais travaillé en couleur, j’aurais eu des différences de colorimétrie d’une journée à l’autre, d’un lieu à l’autre. Le noir et blanc permet d’équilibrer l’ensemble. Pour les perfos, c’est un rappel de la cinématographie, de l’avancement de la journée. Certains y voient des traces de chenilles, ce à quoi je n’avais pas pensé. C’est un travail esthétique effectué dans un deuxième temps, en labo, avec une double exposition et un cache car avec l’Horizon on ne peut pas faire apparaître les perfos contrairement à un boitier 6x7 comme le fait Xavier Lambours. Le papier, mat, rugueux, c’est aussi un choix esthétique qui correspond bien aux tirages que j’avais faits à l’origine sur du papier très faiblement contrasté, sans gradation. Pour le livre, j’ai photographié en numérique les tirages originaux pour ne pas avoir des images trop nettes et rajouter du gris.

Les images du débarquement vont-elles être exposées à nouveau ?
Alors, elles ont déjà pas mal circulé depuis 10 ans et si tout va bien, elles seront exposées en juin 2021 dans le halle photographique de Saint-Aubin-sur-Mer.

Zone de parachutages américains, Saint-Mère-Église © François Louchet

Quelques photographes qui vous inspirent ?
La liste va être longue ! En panoramique, bien sûr, Koudelka qui fait un travail exceptionnel. Il est incroyable lorsqu’on le voit en Israël dans le documentaire Koudelka - Shooting Holy Land. Et puis les incontournables comme Doisneau, Lartigue… Sabine Weiss également, Eugène Atget, Richard Avedon, Jeanloup Sieff, Yousuf Karsh pour les portraits. Patrick Zachmann qui a travaillé sur le Chili en panoramique, Roland Michaud qui nous a quittés il y a peu. Il y en a beaucoup. Pendant plusieurs années, dans le cadre du festival Chroniques Nomades, je montais un studio et je faisais des portraits des photographes présents au vernissage. La galerie est visible sur le site du festival. C’était intéressant de les rencontrer, de parler de leur travail, de découvrir le rapport à leur propre image.

Quels sont vos projets ?
Pas de projet d’édition dans l'immédiat, je dois faire vivre ce livre d’abord. Pour la prise de vues, je vais démarrer un projet, toujours sur les paysages de Normandie, à la chambre 4x5 à la manière d’Eugène Atget, dans un esprit XIXe siècle.

Propos recueillis le 9 juin 2020.

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